We are still watching

Janvier 2026. Matt Damon est chez The Joe Rogan Experience. Au milieu d’anecdotes random, il lâche une info qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd : Netflix demande à ses scénaristes de répéter l’intrigue trois ou quatre fois par épisode. Raison officielle dans une note interne qui traîne deeeeepuis : “not second screen enough”. En gros : trop compliqué pour quelqu’un qui scrolle. Netflix ne subit pas notre inattention. Il la planifie.

Et si Netflix ne s’adaptait pas à notre manque d’attention, mais le fabriquait activement ?

On nous répète en boucle que la Gen Z a un cerveau TikTok. Qu’on ne peut plus regarder un film sans scroller. Que notre attention est morte, dissoute dans le multitasking. Netflix part d’un postulat simple : si on est distraits, c’est qu’on ne sait plus se concentrer. Donc il simplifie. Il répète. Il met des petites roulettes sous la narration.

Et ce qui est dingue, et un peu gênant, ce n’est pas que Netflix s’adapte. C’est qu’en s’adaptant, il normalise et amplifie exactement le comportement qu’il prétend simplement constater. Il crée des séries pensées pour être regardées à moitié. On les regarde à moitié. Et la boucle se répète. Et ensuite on va nous dire : “vous voyez bien que vous êtes distraits”. C’est une spirale négative : Netflix fabrique l’audience qu’il prétend subir.

Le second screen, soyons honnêtes, c’est pas nouveau. Les soaps des années 50 (oui, oui) étaient déjà conçus pour être suivis en faisant autre chose. La télé de fond existe depuis que la télé existe. La diff aujourd’hui ? C’est assumé. Des scénaristes racontent qu’on leur demande d’écrire des histoires compréhensibles sans regarder l’écran. Juste décodables à l’oreille, comme un podcast, mais avec des images. Ce n’est plus une concession, c’est une ligne éditoriale. Netflix ne voit pas un symptôme, il voit un cahier des charges. 

Résultat logique : le show, don’t tell is dying. Les personnages disent ce qu’ils ressentent, expliquent ce qu’ils font, commentent les plots twists pendant qu’ils arrivent. La subtilité a été vue pour la dernière fois en saison 1, épisode 2.

La Gen Z est la génération la plus contradictoire sur sa consommation des écrans. On peut passer quarante minutes sur TikTok, binge-watcher des vidéos YouTube de deux heures, enchaîner une saison entière en une nuit, et aller au cinéma voir un film slovaque muet, en noir et blanc, sans jamais toucher à son téléphone. 

Le problème du second screen, ce n’est pas le téléphone. C’est l’ennui anticipé. Netflix présente cette logique comme neutre, alors qu’il s’agit d’un choix industriel aux conséquences artistiques réelles : sur les scénaristes, d’abord ; sur nous, spectateurs, ensuite. Netflix pense qu’on veut du contenu compatible avec notre distraction. Mais ce qui marche vraiment, ce sont les œuvres incompatibles avec le scroll. Celles qui nous obligent à choisir : soit on regarde, soit on scrolle, mais pas les deux. Celles qui créent un silence dans la pièce. Celles qui nous font oublier l’heure. Celles qui rappellent que l’attention n’est pas une métrique à optimiser, mais une relation à construire.

Si Netflix veut vraiment capter la Gen Z, il peut arrêter de nous parler comme à des spectateurs absents. We are still watching. Il faut juste nous donner une bonne raison de rester.